TRADITIONS FESTIVES, ACTIVITES LUDIQUES

ET SPECTACLE SPORTIF

par Jean Jacques BARREAU / Laboratoire de micro sociologie, Université de Rennes 2 (France)

 

Le fait d'évoquer aujourd'hui les jeux populaires de tradition est à prendre comme un signe des temps.

Sommes-nous rassemblés pour en dire les charmes surannés face aux séductions, largement orchestrées, des spectacles sportifs qui ne cessent sous nos yeux de se renouveler et de capturer notre attention ou notre intérêt et, de les embaumer dans une évocation où l'on ne manquera pas de mentionner d'éternels regrets ?
Ou bien avons-nous à prendre appui sur leur solidité, leur pérennité, pour nous interroger sur le sens de leur résistance face aux intempéries culturelles qu'ils ont eu à affronter et qui pourrait bien, au-delà, d'une reconnaissance, même formelle, présager, d'une forme de renaissance ?
Dans la plupart des régions de l'Europe, en effet, mais ailleurs également, un mouvement s'est amorcé dans le but d'assurer localement, ici la continuité, là, la sauvegarde, là encore la diffusion ou aussi bien la promotion de ces manifestions.
Mais ce qui apparaît c'est l'extrême difficulté qu'il y a à démêler la destinée de ces jeux de celle des sports modernes tant leurs relations sont compliquées, si l'on cherche à légitimer en raison cette renaissance.
S'il n'est pas souhaitable de se résigner à voir certains d'entre eux disparaître, renforçant ainsi une amnésie collective que certains appellent modernité, il reste toutefois d'autres formes de survivance qui ne s'équivalent pas et entre lesquelles il convient de mieux discerner les implications.
Globalement, il y a pour les jeux et des fêtes traditionnelles, outre leur disparition pure et simple, leur exténuation, deux autres perspectives: -soit la « folklorisation », i.e., leur redéfinition selon les impératifs et les intérêts d'une politique du tourisme. Cette situation n'est pas seulement propre aux régions d'Europe (Carnaval de Nice en France, ou de Binche en Belgique, Higland Games en Ecosse, Palio de Sienna en Italie, etc.) mais reste fréquemment l'apanage des pays africains américano-latins ou asiatiques.
-soit leur « sportivisation », i.e., leur transformation selon un protocole de normes arbitraires, techniques et abstraites, sans relation aucune aux caractéristiques identitaires, sociétales voire régionales qui les ont, par tradition et usage, singularisés.

Peut-on envisager une troisième solution ?

 

DE LA « FOLKLORISATION » À LA SPORTIVISATION

On a pu voir récemment, à la TV française, en lever de rideau d'une rencontre de rugby, qui se déroulait à Paris, au Parc des Princes, « une démonstration de la force basque ».
L'événement mérite d'être rappelé et doit nous faire réfléchir : s'agissait-il d'une tentative de débauchage, d'une sorte de banc d'essai destiné à tester les ressources « sportives » d' une semblable exhibition, ou simplement d'un recours à un ornement « folklorique » destiné à agrémenter cette année là, un Nème « match du siècle » ?
A tout le moins, il s'agissait d'une curieuse initiative et d'un curieux rapprochement entre deux types d'exhibitions différant à la fois par la forme, les soutiens qui leur sont respectivement accordés et l'esprit; l'une conviant aux réjouissances, l'autre tenant lieu de distraction. Car c'est bien d'après une différence dans leur impact social leur signification culturelle que l'on peut trouver une ligne de démarcation entre eux, s'il est vrai qu'il existe une tendance rampante à la sportivisation dans tous les domaines et qu'en particulier, les jeux et fêtes traditionnels n'échappent pas à cette tendance.

La difficulté est qu'il y a dans ce cas, et en même temps qu'il n'y a pas, deux univers à prendre en considération : les traditions festives d'un côté et le spectacle sportif de l'autre. En vérité, ils ont en commun, de se fonder sur ce qui, avant le bon sens peut-être, est la chose du monde la mieux partagée, le jeu, les activités ludiques. Celles-ci incarnent les traits les plus éminents de la culture humaine. L'homo ludens serait plus vieux que l'homo sapiens, selon johan Huizinga. Cet austère historien, spécialiste du Moyen-Âge, ne pouvait s'empêcher de lire dans le sport un avatar dégénérant du ludisme, une disparition de ce que certains chercheurs aujourd'hui nomment la culture du rire. Et en cela, il retrouvait les mêmes accents qu'exprimait un tiers de siècle plus tôt le sociologue américain d'origine scandinave, Thorstein Veblen quand il examinait les effets d'une expansion sociale des conduites sportives dans la société américaine.

Huizinga s'est peut-être trompé; mais ici comme ailleurs, le pire n'est jamais sûr : le spectacle sportif multi-quotidien étale ses réussites sous nos yeux, même si semblables résultats se sont accomplis au détriment de si nombreux renoncements qu'ils ont fait disparaître à peu près totalement, ce qu'il est convenu d'appeler le coubertinisme.

 

UN PROGRAMME MÉCONNAISSABLE

Le Baron de Coubertin rêvait d'un sport mu par un idéal de paix, dont les quatre principales vertus éducatives conduiraient progressivement la jeunesse du monde entier vers plus de tolérance et de respect mutuel (par l'apprentissage du fair-play), plus de fraternité (par le rapprochement des peuples et des nations), plus de désintéressement (par le maintien du statut de l'amateurisme) et enfin par plus de respect envers soi-même (par le fait que les adeptes du sport pouvaient apprendre leurs limites en accomplissant ce qui n'était alors que des exercices). On sait ce qu'il est advenu de ce programme : les exercices se sont transformés en exhibitions toujours plus tapageuses; l'estime de soi a fait place au doping qui ruine les organismes; les marchands du temple ont condamné l'amateurisme au chômage; quant à la fraternité et à la tolérance, on n'en finirait pas d'en énumérer les manquements; cela ne date pas d'hier. Souvenons-nous : aux J.O. du Reich en 1936, Hitler quittait brutalement la cérémonie parce qu'il refusait de serrer la main du héros de ces jeux, quatre fois médaillé, l'Américain Jesse Owens, sous le motif que c'était un nègre, comme il avait auparavant organisé avec le concours actif des bureaucrates du sport nazi, l'expulsion de tous les athlètes juifs des équipes nationales, comptant pour ce faire sur la mollesse des protestations de l'opinion internationale.

De ces décombres, on peut tenir pour heureux que -l'idéal de paix n'ait pas été gravement atteint et qu'il reste l'une des rares pièces à surnager dans ce désastre, puisque le sport n'a pas déclenché de guerre. Retenons surtout que, dans ces conditions, il semble bien que les forces appelées à toujours plus déstabiliser le sport, le spectacle sportif, à mettre en péril sa crédibilité, se trouvent en son sein et non pas en dehors de lui. La compensation, la parade visant à rééquilibrer cette situation instable est à chercher dans ce souci permanent de proposer toujours plus d'attractions, de céder à l'obsession du renouvellement par une fuite en avant. Cela situe néanmoins le rêve coubertinien plus près de Rome et de son cirque que d'Olympie et de ses dieux.

 

TEMPS SÉPARÉ , TEMPS SUSPENDU - LE TEMPS DE LA RÉPROBATION

Rien de semblable ne peut se trouver si l'on examine maintenant les fêtes traditionnelles et les jeux populaires en ce que les objections et les protestations qu'ils ont pu rencontrer sont essentiellement venus de l'extérieur. Pour des raisons bien compréhensibles, certains jeux, particulièrement ceux qui conduisaient à exercer des actes de cruauté envers les animaux, combats de rats (rating), de taureaux (bull-baiting), d'ours (bear-baiting), de coqs (cock-fighting) ont presque tous fait l'objet d'interdiction. Les combats de coqs se déroulent aujourd'hui encore aux Philippines, clandestinement aussi en Europe et la corrida espagnole poursuit une carrière désormais contestée. Mais, aussi loin que des témoignages attestent de la présence de divertissements régionaux et de leur vitalité, les décrire, ce fut d'abord dans l'idée des chroniqueurs et des témoins, tenter de mieux les stigmatiser pour en dénoncer les débordements et les excès, et pour condamner les effets corrupteurs qu'ils entretenaient chez ceux qui les avaient adoptés. Aussi quittent-ils leur demeure séculaire, leur milieu culturel habituel, la tradition orale, pour faire une entrée dans l'histoire événementielle par une porte étroite, celle de la réprobation.

On ne peut manquer de mentionner ici les anathèmes proférés par Phillip Stubbes dans son célèbre ouvrage Anatomy of the Abuses publiée en 1583 qui illustre cette perspective sous un angle pour le moins militant. Il est vrai qu'en France, un demi-siècle avant Stubbes, Rabelais le moine-médecin, avait célébré les vertus et les charmes des jeux et de tous les plaisirs dont il recommandait vivement l'étude pour son élève, le Géant Gargantua et les pensionnaires de la fameuse Abbaye de Thélème. Pour Stubbes, il ne s'agit pas de fiction, mais d'une réalité, celle de l'Angleterre qu'il a visitée, dont il a scruté les moeurs et dont il est revenu alarmé. Car, pour lui, toutes les actions qui ne sont pas dédiées à la Gloire divine relèvent ipso facto d'une conduite pécheresse et partant satanique. L'univers ludique est une création du Malin. Et cet univers satanique étend ses ravages et ses vilenies dans toutes les directions. L'Anatomie des Abus ce sont d'abord les abus de l'anatomie. Tout y passe: la gloutonnerie, l'intempérance en matière de boisson, la débauche et la prostitution, les coiffures recherchées, les vêtements extravagants avec les incommodes fraises et les invraisemblables robes à crinoline en même temps que les parfums coûteux. Quel mépris de la Sainte Humilité qui sied au pécheur dans ces accoutrements de Carnaval; mais Stubbes est aussi contempteur des foires et des marchés, trop souvent prétextes pour des conduites licencieuses, du théâtre qui flatte les bas instincts sans en rien inspirer la terreur et la crainte, comme le voulait les Anciens; les danses surtout qui favorisent la dépravation des moeurs par la promiscuité des corps, les jeux enfin, et les enjeux dont ils sont le siège, et qui ruinent la moralité, que ce soit aux cartes, aux dés, au tennis, ou aux quilles; et, pour finir c'est au tour du foot-ball d'être vilipendé. Stubbes ne peut se résoudre à l'appeler un combat amical, un jeu, ou une récréation, un sport ou un passe-temps : cette activité contrevient, en effet, doublement aux préceptes religieux en s'imposant d'abord comme « une pratique sanguinaire et meurtrière » et surtout, en se déroulant, comme les autres festivités qui éloignent de la foi, le jour du Sabbat. Stubbes est un Puritain et l'inobservance du Sabbat est par principe répréhensible.

Ces condamnations sans appel donnent une image peu amène des divertissements populaires. Certes Stubbes ne réserve pas ses pointes aux seuls ruraux et villageois; il tonne également contre les déviations qu'il a repérées dans les classes sociales des villes où s'organise déjà de nouveaux plaisirs. Mais, c'est cette image qui devait pendant longtemps à travers la plupart des pays d'Europe s'imposer avec assez de force pour susciter un effort permanent d'interdiction et de répression de la part des « pouvoirs publics ». Avec Stubbes c'est le pouvoir spirituel qui s'exprime; plus tard, le pouvoir temporel, civil prendra le relais. On dénombrerait difficilement les prises de positions officielles, hostiles aux jeux populaires, et les prohibant par Ordonnance Royale, Statuts Synodaux ou Transports de Gendarmerie, dans les paroisses, et les comtés des nations de l'Europe depuis le XIV jusqu'au XIXè siècle. Ce sont les historiens qui vont commencer à modifier cette situation en nous montrant que derrière toutes ces occupations et surtout les exclusions qu'elles provoquent se jouait un changement radical sur le plan social : rapportés au monde de la modernité qui allait éclore, les jeux des traditions populaires incarnaient le dernier rempart vivant des formes agraires et rurales d'organisation sociale.

En fait la question d'un droit d'exercice ne s'était jamais posée jusque là : le droit coutumier suffisait. Toutes les couches de la population étaient conviées à participer à de telles manifestations. Personne ne devant se sentir exclu. I'instauration des fêtes et l'accomplissement des jeux qui leur était inhérent se déroulaient avec l'approbation sinon la participation active et la bienveillance du responsable local -en l'occurrence le seigneur ou le châtelain. Ainsi parlait-on par exemple en Bretagne, comme le rappelle l'historien Henri Sée, d'un droit de soule ou de mellat.

C'est de l'irruption d'un droit positif écrit adossé à un appareil civil de coercition, la maréchaussée en particulier, résultat d'une transformation en profondeur de 1'état, et se substituant au droit coutumier, que va s'engager le processus de dévalorisation des traditions populaires et festives dont Stubbes a anticipé l'arrivée.

Avec l'industrialisation et le dépérissement des campagnes, c'est toute cette organisation rurale, en définitive, qui va être remise en cause et faire les frais d'une critique sociale qui ne commencera à faiblir qu'à l'époque de la Révolution. Le temps social va se modifier en profondeur. Au temps suspendu des jeux ruraux, étant donné que ceux-ci prennent place dans les périodes libérées des contraintes du travail saisonnier (puisqu'il faut bien laisser faire la nature) et, offrent ainsi l'occasion de manifester la nature humaine, qui va se traduire par une expression festive de la solidité du lien social, (c'est là la mission propre de la fête), à ce temps suspendu, va succéder un autre temps, un temps séparé, celui des sports et des loisirs urbains. Après le remodelage du paysage et des espaces, c'est toute la temporalité sociale qui va progressivement être remaniée: le jeu, les jeux ne sont plus une affaire de « calendrier de vacance », comme le dit R. Malcolrnson, rythmé par les travaux et les jours, mais celle d'un planning calqué et calculé selon les normes de la nouvelle production industrielle. Ce qui résultera de cette nouvelle configuration sociale, c'est le laminage des traditions ludiques et festives antérieures. Par voie de conséquence on assiste à la distension voire la dislocation des relations entre les individus qui, brutalement exterritorialisés puis artificiellement rapprochés mais cette fois dans les grandes métropoles industrielles vont s'employer à retracer des chemins vers une convivialité acceptable. On connaît mieux cette autre histoire et ses vicissitudes. C'est aussi la nôtre.

 

DE LA RÉPRESSION À LA RÉAPPROPRIATION URBAINE - L'ANNEXION SPORTIVE DES JEUX

Toutes les observations, celles des ethnographes en particulier, corroborent ce fait qu'il n'est pas de société exempte de traditions festives et dépourvue d'un patrimoine ludique. Celui-ci se révèle d'autant plus résistant qu'il est cimenté par un désir collectif d'assurer sa conservation. On peut même se demander si parfois les efforts de certaines communautés ne tendent pas d'abord vers la préoccupation de la fête et des jeux pour ne se soucier qu'ensuite des contraintes de l'existence. Il semblerait bien que contrairement à une vision très occidentale et moderne largement répandue, les sollicitations ludiques et festives soient d'autant plus affichées que la précarité des conditions de vie est plus prononcée.

Cela s'illustrerait abondamment avec les études de Steward Culin, par exemple, consacrées aux divertissements orientaux, en Corée, d'abord, puis aux jeux des Indiens d'Amérique du Nord ensuite, ou à une approche des jeux Inuit, ces peuples naturels d'Amérique du Nord, qu'en fait Alice T. Cheska. On retrouverait aussi bien des traits récurrents, similaires, dans les danses africaines, jusqu'à la cérémonie du Naven chez les Iatinul de Nouvelle-Guinée, décrite par Gregory Bateson. Au cours de cette cérémonie, le travestissement des acteurs et l'inversion des rôles sexuels provoque un total bouleversement des relations habituelles, ou encore l'exemple extrême du redoutable potlatch de sociétés amérindiennes qui, faute d'être interrompu, peut entraîner la ruine matérielle de la société qui le pratique. Parce que tous ces événements ont pour mission de rendre supportables les contradictions de la vie sociale, ils manifestent des propriétés que les loisirs modernes ne sont pas parvenus à intégrer.

A la différence des spectacles sportifs soucieux d'un unanimisme cosmopolite, les jeux et fêtes traditionnels n'ont, en effet, jamais évacué les contradictions sociales -que le sport, par exemple, a une fâcheuse tendance à exacerber- puisqu'ils en étaient en quelque sorte l'émanation; et c'est une raison pour laquelle on peut presque toujours les interpréter comme des voies de recherche traduisant ou retraduisant le désir de rendre acceptables ces inéluctables contradictions.

Bien plus, la turbulence des jeux et des fêtes est en même temps leur sagesse et c'est pourquoi on ne s'étonne pas de les trouver empruntés et réaménagés quand ils ont pu faire l'objet d'une ré appropriation par le sport.

Aussi bien des jeux de villages que des exercices de foires se sont vu ainsi enrôlés dans une configuration sportive. Du Hornuss helvétique et du Fioletto valdotain, aux sports de crosse et de clubs comme le golf ou les variétés de hockey; de la lutte bretonne, galloise, cornique ou écossaise, aux sports de combat; des jeux calédoniens, les fameux Highland Games, à l'athlétisme; ou encore des Morris-dances ou des danses des épées ou des couteaux, comme on les pratique dans les îles britanniques ou en Pays Basque à la G.R.S., il n'y a pas, à première vue, de différence péremptoire; le chemin paraît court, il y a une sorte de cousinage gestuel; mais, pourtant, la définition technique de ces activités respectives n'épuiserait pas de bien loin leurs singularités. La grande différence provient de la définition de l'appareil de mise en oeuvre. Avec le spectacle sportif il s'agit de maximiser les gains tout en minimisant les coûts : la logique économique est prévalente et se manifeste d'abord avec la constitution d'un public; avec les jeux et les fêtes traditionnels, il importe de construire et de consolider une identité collective et individuelle, et dans ce cas, c'est une logique du social qui est mise en avant: une participation de tous et de chacun y est un indice de l'état des relations vivantes à l'intérieur d'une communauté. Le jour de fête n'est plus un événement imposé, mais un événement attendu, où loin de les ignorer on peut aller à la rencontre des autres.

 

DE LA TENTATION SPORTIVE À LA DÉSPORTIVISATION

Les succès du spectacle sportif n'ont pu, on l'a vu, générer sans équivoque cette rencontre ni les acteurs ni les spectateurs de spectacle tennistiques par exemple, ne sont tendanciellement les acteurs ou les spectateurs d'un spectacle footballistique ou pugilistique ou équestre etc. Outre que les clivages persistent, ils sont déplacés. La dynamique d'absorption caractéristique du spectacle sportif, par le lissage culturel qu'il réalise, ne s'exécute plus sans que des effets secondaires apparaissent et qui se comprennent justement comme exprimant cette exigence d'une socialité.

Pour les jeux et fêtes populaires de tradition, et en particulier les usages corporels, la tentation sportive n'est qu'une tentation; ce n'est peut-être pas une fatalité. l' observation du mouvement « jogger » au début des années 70 irait, par exemple, dans ce sens; en tout cas il introduit un infléchissement dans les normes du spectacle sportif lui-même. Certains y ont vu, comme le sociologue P.Yonnet, une sorte d'anti-spectacle animé par des anti-héros. La prolifération depuis lors d'autres expériences, comme les expéditions à tonalité sportive, certes, mais à caractère convivial aussi bien, où le dépaysement représente un moyen pour s'engager dans un processus de reconnaissance de l'autre accentue cette évolution; tel safari au Kenya, tel trekking au Népal ou tel autre rafting dans les eaux tumultueuses d'un torrent en Amazonie ou dans l'Himalaya rappelle à un ordre d'insatisfaction auquel le sport qu'on finira par appeler, malicieusement, traditionnel, ne pourvoit plus. Là encore, les entrepreneurs du spectacle sportif veillent et ici où là, parviennent à récupérer et à enrôler tel rallye automobile des déserts africains, ou telle navigation transatlantique aussi bien que circumterrestre, ou encore telle exploration montagnarde pour en faire un événement sensationnel et sportif.

Mais tout en la matière n'est pas récupérable. On en trouvera un symptôme dans des études qui n'hésitent plus par exemple à évoquer le développement du « sport non sportif ».

Nous nous ouvrons désormais à une nouvelle conjoncture où il redevient possible de faire du neuf avec de l'ancien, pour peu que les décideurs viennent à prêter une oreille attentive aux aspirations qui partout montent du champ social: en garantissant la possibilité même de les réaliser selon des solutions alternatives et, en procurant des moyens nécessaires pour transcrire dans les faits ces aspirations au centre desquelles s'énonce le désir de réorganiser les relations sociales selon des voies plus fraternelles.

 

CONCLUSION

Ce n'est pas à dire que des moyens seulement techniques soient requis, pour assurer la renaissance d'une pareille entreprise, même si ceux-ci paraissent dans un premier temps prioritaires.

On a largement commémoré en 1989 les heures de la grande révolution; celle-ci nous a légué trois points de repères principaux : la liberté l'égalité et la fraternité. Si la liberté a fait des progrès on ne peut se plaindre qu'elle soit souvent formelle; mieux vaut un exercice formel des libertés que la servitude; la remarque vaudrait également pour l'égalité; sans doute, elle est loin -tant s'en faut- d'être réalisée, mais là encore, on ne peut sérieusement contester qu'elle ait fait quelques avancées un peu partout. Reste la fraternité et là, les choses paraissent beaucoup moins rassurantes. La montée des intolérances n'est pas enrayée. Et il ne faut nullement négliger les ressources, aussi fragiles soient-elles, qui permettraient de répondre à de tels défis. Dans ce contexte, le renouveau des jeux et des fêtes de tradition pourraient bien figurer dans l'arsenal des dispositifs appropriés à un tel but.

 

LITTÉRATURE

J. Huizinga, Homo Ludens, NRF, Paris, 1951.
T. Veblen, Théorie de la Classe de loisirs, NRF, Tel, Paris, 1972.
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R. Malcolmson, Popular Recreations in English Society, l700-1850, Cambridge University Press, 1973.
H. Sée, «Les Classes Rurales en Bretagne, du XVIe siècle à la Révolution», Annales de Bretagne, 1905-06.
Dom L. Cougaud, La Soule en Bretagne et les jeux Sirnilaires du Cornwall et du pays de Galles», Annales de Bretagne, 1912.
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S. Culin, Games of the North American Indians, Washington, Bureau of Arnerican Ethnology, 1907; Games of the Orient, Rutland, Vt: Tuttle, 1958.
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J-J. Barreau, «la Tradition Festive des Jeux Calédoniens», in, Cultures Corporelles en Procès, PUR2, 1990.
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K. Dietrich, K. Heinemann, Der Nicht Sportliche Sport, Verlag Hofrriann, Schorndorf, 1989.